Un directeur général me décrit un jour son comité de direction avec une formule qui reste juste, mois après mois : « On a les meilleurs cerveaux de l’entreprise autour de la table, et pourtant on tourne en rond sur les mêmes sujets depuis deux ans. »
Ce constat n’a rien d’exceptionnel. La plupart des CODIR compétents finissent, à un moment donné, par se heurter à ce paradoxe : plus l’équipe dirigeante est intelligente et engagée, plus elle est capable de produire des analyses sophistiquées de son propre blocage — sans jamais en sortir.
Le problème n’est pas l’analyse. C’est ce qu’on fait de l’analyse.
L’école de Palo Alto a documenté ce mécanisme dès les années 1970 sous le nom de « tentative de solution ». L’idée est simple, et contre-intuitive : ce qui maintient un problème en place, ce n’est presque jamais le problème lui-même. C’est la solution qu’on répète pour le résoudre.
Dans un CODIR, cette tentative de solution prend souvent la même forme : plus de réunions, plus de reporting, plus d’alignement stratégique en amont pour éviter les débats en séance. Chaque mesure est rationnelle. Chacune, prise isolément, semble être la bonne réponse au problème constaté la fois précédente. Et pourtant, le comité continue de tourner en rond — parce que ces mesures traitent le symptôme (le désaccord visible) sans toucher à ce qui le produit (le système relationnel qui empêche le désaccord de se dire clairement, une fois, et de se trancher).
Ce qui bloque n’est pas dans la salle de réunion
Un CODIR n’est pas une addition de dirigeants compétents. C’est un système relationnel à part entière, avec son histoire, ses loyautés, ses non-dits — et souvent, une ou deux tensions structurelles jamais nommées explicitement : une rivalité ancienne entre deux directions, un désaccord de fond sur la stratégie jamais tranché au sommet, une place laissée vacante depuis un départ mal digéré.
Tant que ce système relationnel n’est pas regardé en tant que tel — et non comme une simple addition d’individus à aligner — les mêmes désaccords resurgiront sous des formes différentes, réunion après réunion. Le sujet change ; la boucle reste identique.
Le levier n’est pas de mieux argumenter. C’est d’interrompre la boucle.
C’est là que l’intervention systémique se distingue d’un audit stratégique classique. Il ne s’agit pas d’apporter une meilleure analyse — le CODIR en a généralement déjà une excellente. Il s’agit d’identifier le point précis où le système répète sa tentative de solution, et d’introduire, à cet endroit exact, un mouvement différent.
Concrètement, cela peut être : nommer en séance, avec le comité, ce que chacun perçoit individuellement mais que personne n’ose formuler collectivement. Redistribuer un rôle informel qui s’est figé sans que personne l’ait décidé. Ou simplement ralentir une décision que le système accélère précisément parce qu’elle est inconfortable à trancher.
Ce n’est pas un travail sur les personnes. C’est un travail sur ce qui circule — ou ne circule plus — entre elles.
Ce que cela change concrètement
Un CODIR qui a retrouvé sa capacité à trancher ne devient pas un CODIR sans tension — les tensions fortes sont souvent le signe d’une équipe qui a de vrais enjeux à traiter. Il devient un CODIR où la tension produit une décision, plutôt qu’une boucle. C’est cette différence, minime en apparence, qui change tout le reste : la vitesse de décision, la cohérence des messages descendants, et au bout du compte, la confiance de l’organisation dans sa direction.